Justice League | LSDR

« Bonjour monsieur l’agent, je viens déposer une plainte pour crime contre l’humaciné ». 

Le policier, tapant frénétiquement sur son clavier, me répond sans même lever la tête :  

« Je suis à vous dans un instant, mais permettez-moi de vous faire remarquer que l’on prononce humanité, et non humaciné. 

- Je… je le sais monsieur l’agent. J’ai vainement fait une tentative de jeu de mot pour associer l’idée de crime contre l’humanité au mot "cinéma". 

- Ecoutez, je peux être flexible mais ce genre de chose ne doit pas se reproduire, c’est indécent de faire usage d’humour aussi peu réfléchi et dépourvu de sens comique. 

- C’est justement l’objet de ma plainte. Je viens de subir 121 minutes de blagues de ce style. » 

Alors que l’émotion suscitée par cette confession me fit m’effondrer sous un torrent de larmes, le policier aperçut un ticket s’échapper de la poche de mon jean. Il l’extrayait tout en me collant une tape amicale dans le dos.  

« Mon Dieu, vous revenez de loin mon brave ». Dit-il en lisant le titre du film sur le ticket :  
 

JUSTICE LEAGUE.  

Je séchais mes larmes et commençais mon récit : 

« Je ne suis pas sûr que vous soyez suffisamment armé pour encaisser ce que je vais vous dire monsieur l’agent.  

- Ne vous en faites pas pour moi, ma femme regarde Iron Fist en boucle. » 

- Admirant le courage du policier, n’hésitant pas à faire face à l’horreur dans son propre foyer, les mots sortir de ma bouche en toute confiance : 

« Tout commence par une scène filmée vraisemblablement au téléphone portable. Superman est interviewé par une gamine lui posant des questions rudimentaires et peu intéressantes. Imaginez Christophe Barbier face à Emmanuel Macron. 

- Vous êtes dur ! Je doute que la gamine n’ait pas préparée un minimum ses questions.  

- C’est ensuite qu’apparait Wonder Woman qui vient sauver des civils dans ce qui ressemble à une banque. Elle capture un méchant grâce à son lasso dont elle n’hésite pas à nous rappeler qu’il oblige à dire la vérité.  

- C’est normal, imaginez que vous n’ayez pas vu Wonder Woman, vous ne connaissez pas la capacité du lasso.  

- Je le consens monsieur l’agent. Mais cela aurait pu être plus subtil. Elle étreint donc sa victime et lui pose une question : « qui êtes-vous ?».  

- Logique.  

- Oui, sauf que le mec lui répond qu’ils sont un groupuscule réactionnaire.  

- Ok, mais que dit-il exactement ?  

- Bah… je viens de vous le dire.  

- Attendez, vous affirmez que le méchant se présente comme faisant partie d’un groupe réactionnaire ?  

- Groupuscule réactionnaire.  

- Ok, je note donc une possible contravention pour utilisation abusive de la machine à générer des méchants.  

- S’en suit des scènes d’action au ralenti.  

- A qu’elle fréquence sont utilisés ces ralentis ? 

- Ils sont aussi fréquents que les incidents sur le RER B. » 

Le policier prend son stylo et note chaque mot sortant de ma bouche, puis il me dit : 

« Vous mesurez ce que vous dites ? vous accusez le film d’utiliser un style de mise en scène proscrit depuis 2005. Seuls les téléfilms diffusés à plus de 23h sur la TNT ont une dérogation pour cela. Et même eux s’en passent volontiers.   

- Je le conçois, mais passons à la scène suivante, celle-ci était suffisamment ennuyeuse. 

- Oui, ne trainons pas, le dossier s’épaissit déjà beaucoup trop.  

- Batman pourchasse un criminel sur les toits, le capture et lui fait peur pour attirer un monstre volant.  

- Pouvez-vous me décrire ce monstre.  

- Je le voudrais bien, mais c’est un peu compliqué car les designs des personnages sont tellement inspirés que tous se ressemblent.  

- Vous faites un mauvais procès mon brave. Il est courant que des soldats se ressemblent, à cause de leurs uniformes par exemple.  

- Je suis d’accord monsieur l’agent, Sauf que plus tard, vous aurez parfois du mal à faire la distinction entre les méchants inutiles et Cyborg, un gentil.  

- Cyborg ? 

- C’est un personnage mi-machine,  mi-huître.  

- Comment ça ?  

- C’est un robot avec le charisme d’une huître. 

- Il se trouve que j’ai passé une soirée avec une huître il y a quelques années, ce sont des êtres remarquablement sympathiques.  

- Bon, disons mi-machine, mi-Christine Angot 

- Ok, la suite s’il vous plait. » 
Je repris mon souffle pour enchainer :  

« Donc, Batman tue le monstre tandis que l’autre méchant explique qu’il s’agirait probablement d’une invasion alien dûe à la mort de Superman. » 

L’agent fit un bond et se leva.  

« Pas si vite mon garçon, vous êtes en train de me dire que le méchant random explique tranquillement la situation dont il est spectateur à Batman ? 

- C’est exact. Pour gagner du temps sur le déroulé du film, sachez qu’on alterne entre scènes inutiles ou les persos tentent de faire des blagues et des scènes d’action où les persos tentent de faire des blagues.  

- S’il y a de l’humour, c’est déjà ça.  

- Non, il y a des blagues, mais il n’y a pas d’humour.  

- Vous allez me faire croire qu’aucune blague ne marchent ?  

- Aucune, la salle était d’un silence de mort. C’est simple, j’ai cru assister à un discours de François Bayrou. Pourtant, ils ont intégré un clown à l’équipe. » 

- Le policier fouille dans ses affaires en vain. Puis me répond :  
« Je n’ai pas le souvenir d’un quelconque clown sur la promo… 

- Cherchez à F - L - A - S - H.  

- Vous vous fichez de moi ?  

- Ecoutez, sa première blague c’est : « oulàlà, moi je suis super rapide, mais je n’aime pas les brunchs, parce que les gens font la queue pendant une heure pour manger un brunch. Et du coup c’est lent…. Oulàlà, c’est trop lent pour moi, les gens sont lents ».   

- C’est… je ne sais pas, je n’ai pas de mots.  

- Nous nous sommes égarés, à la base, je voulais vous expliquer qu’il y a un paquet de choses qui ne sont pas montrées dans le film, ou mal. Pour pallier à cela, nous assistons à des scènes de dialogues/blagues où les protagonistes nous racontent ce que l’on n’a pas vu ou ce que nous aurions loupés.  

- Vous me dites que c’est tellement mal écrit qu’ils sont obligés de casser le rythme pour être sûr que l’on pige tout ?  

- C’est exact.  

- L’histoire doit être extrêmement complexe.   

- Pas du tout. Le méchant débarque. Il est méchant parce qu’il est méchant.  

- Mais qu’est-ce qu’il veut ?  

- Tout détruire.  

- Mais pourquoi ?  

- Pour tout détruire. C’est l’Orangina Rouge, le chara-design travaillé en moins. Pour cela, il a besoin de 3 cubes. Le premier est gardé par les Amazones. Il les défonce toutes. Le deuxième est chez le peuple d’Aquaman, les Atlantes. Pareil même punition.   

- Stop, vous allez trop vite.  

- Pardonnez-moi monsieur l’agent mais nous en sommes à trois pages, c’est bien trop long pour un texte publié sur Facebook. Nous devons aller plus vite !  

- Ok mais d’où il sort cet Aquaman ?  

- De l’eau. Batman part le voir, il lui dit qu’il monte son équipe, comme il fait avec tous les autres. Tous refusent au début sauf Flash, avec sa blague sur le brunch. Le méchant que nous appellerons Pasbô, casse la gueule aux Atlantes et prend le cube. Donc Aquaman se rallie à la joyeuse troupe.  

- Je suppose qu’une fois réunie, l’équipe apprend à se connaitre, étudier les forces et faiblesses de chacun pour vaincre l’ennemi.  

- Pas du tout. C’est comme Suicide Squad : On y va en mode OSEF total. De toute façon, ils ont décidé d’utiliser le joker de la concurrence, le deus ex Iron Man. 

- Attendez, qu’est-ce que cela ?  

- Le deus ex Iron Man consiste à sortir de façon complétement pétée une fonction de l’armure d’un personnage. Cette fonction peut déconner pour mettre le héros en difficulté et ajouter un peu de tension ou au contraire nous sortir un truc magique pour résoudre une situation.  

- Technologique, pas magique.  

- Vous avez raison, donc elle peut sortir une fonction de nulle part pour péter la gueule à tout le monde.  

- Je ne vous crois pas.  

- Regardez donc Spider Man Homecoming ! Peter Parker en combi ultra moulante se retrouve avec un drone devant, un parachute derrière, sans la centrale nucléaire que Tony Stark a, collée sur sa poitrine.  Dans ce cas aussi, l’armure déconne face au Shocker, parce que sinon, le film aurait perdu 30 minutes. Puis elle sauve Spidey avec un parachute puis ses copains avec d’autres fonctions random.  

- Stop ! cela voudrait dire qu’il sera possible de faire un film avec uniquement un personnage muni d’une armure de ce type dans un désert. Et rien qu’avec cela, on aura des mises en danger et des sauvetages du porteur de l’armure ?  

- Exact, c’est un peu comme si vous preniez le métro parisien. Sauf que dans le métro, nous n’avons pas la garantie d’en sortir vivant.  

- Dans les films de super-héros aussi.  

- Non, Quand le public l'aime, le personnage revient à la vie miraculeusement.  

- Sornettes ! 

- Nick Fury, Loki, Le soldat d’hiver, Coulson, Groot et maintenant Superman.  

- Vous mesurez que votre deus ex Iron Man et la résurrection des personnages signifie qu’il n’y a désormais plus aucune tension dramatique dans aucun de ces films !  

- Je vous rassure, il y a tout de même des morts. Mais on sait déjà qu’ils vont crever. C’est annoncé et se sont des personnages de seconde zone servant à faire avancer tant bien que mal les récits. » 

- L’agent se lève chercher un verre d’eau et se le colle en plein visage. Puis il revient et me dit : 

« Mine de rien, vous venez de m’annoncer le retour de Superman, pourtant il n’est pas sur les affiches !  

- Lol.  

- Mais je ne vous ai pas encore annoncé le pire.  

- Les effets spéciaux ? 

- Non, je refuse de critiquer ces pauvres élèves de la 6ème B de Marc-en Bareuil. Ils ont fait ce qu’ils ont pu, je tiens à le saluer.  

- Vous n’avez donc rien à ajouter sur la qualité des effets spéciaux.  

- J’avais déjà vomi face à la qualité de la mise en scène, je n’avais plus rien à rendre devant ce désastre. Je note simplement qu’ils n’ont pas fait beaucoup d’effort depuis Lois & Clark.  

- Je me souviens des armures fait avec des pneus.  

- Au moins, ils avaient du style ! » 

Nous rigolâmes quelques instants en nous remémorant cette douce époque où les scènes d’action ne primaient pas sur le développement des personnages. Puis je repris.  

« Donc, ce que je tenais à souligner, c’est la qualité des dialogues.  

- Vous avez déjà parlé des blagues.

- Oui, mais il y a 3 types de dialogues : Les blagues, les explications de scènes puis les punchlines.  

- C’est léger. Vous êtes en train d’affirmer que les moments où les personnages nous sortent un résumé de l’action qu’on aurait dû voir, il n’y a rien ?   

- C’est cela. La qualité des punchlines n’a rien à envier aux blagues. Imaginez une scène avec Steven Seagal, Dolph Lundgren post 90’s et Nicolas Cage aujourd’hui. Vous la tenez ? 

- Oui je pense, mais je vous préviens, je ne visualise que la scène d’un film de série Z, pire, je me mets à penser qu’il pourrait s’agir de xXx 4.  

- Vous êtes sur la bonne voie. Maintenant retirez le charisme et le capital sympathie des acteurs. Même si vous les trouvez drôles à leurs dépens.  

- La vision qui s’offre à moi commence à devenir effrayante.  

- Il est temps d’imaginer les dialogues que peuvent sortir chacun, mais attention, ils sortent indépendamment les répliques de leurs propres films sans se soucier d’une quelconque cohérence avec ce que pourrait répondre les autres.  

- Mon Dieu, vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ! je ne vois que des phrases bateau, sans cohérence et sans rythme imaginées par des enfants de maternelle.  

- Si vous visualisez bien, votre esprit configuré de cette manière devrait générer un album de Jul. » 
Le policier reste figé. Au bout de quelques secondes, je compris qu’il fallait d’urgence que j’aille chercher le défibrillateur. Une fois revenu à la raison, je m’excusais :  

« Veillez me pardonner, Je vous ai fait subir en quelques instant ce qui est distillé en 2h dans le film.  

- Ne me refaites plus jamais ça ! 

- Je pense que nous pouvons conclure.  

- Mais vous avez à peine raconté la moitié du film.  

- Bon, résumé succinct : L’équipe de bras cassés ressuscite Superman. Comme dans tous les mauvais films, il n’est pas gentil et ne se souvient de pas grand-chose, puis Batman fait venir la toujours inutile Lois Lane. » 
L’agent fond en larmes :  

« Mais c’est illégal de donner si peu d’importance et de personnalité à une rouquine dans un film ! 

- Vous voulez qu’on parle de Black Widow ?  

- Continuez avant que je n'explose.  

- Donc, Superman pas content part dans la ferme de sa mère saisie par la banque tandis que chapi-chapo et ducont et ducons vont péter la gueule aux méchants qui s’est emparé du dernier cube car ces connards de justiciers ont trouvé intelligent de la laisser traîner à la vue de tous sans surveillance. Prenez note de deux choses : Le méchant avait été repoussé il y a des milliers d’années par les armée amazones, atlantes et humaines, avec l’aide des Green Lanterns et autres copains.  

- Donc les humains connaissent bien le peuple de Wonder Woman et Aquaman ?  

- Non, une fois terminé, tout le monde est rentré à la maison et a bien oublié les autres. Le deuxième point est que les monstres esclaves de Pabô attaque lorsqu’ils sentent la peur. Donc l’équipe se bastonne avec Pabô, ils ne s’en sortent pas. Flash est envoyé sauver les civils.  

- Il a du taff ! si le méchant vient détruire la planète !

- Non, Il sauve une famille, la même que l’on voit depuis le début. Parce que niveau figurants, c’est une dizaine max. Pendant tout le film. Les personnages évoluent dans des décors vides, jamais personnes dans les rues, le désert complet.  Il y a presque autant de vide que dans le cerveau de Nabilla. Superman finit par arriver et Pabô prend peur. Donc ses monstres l’attaquent et il repart.  

- C’est la défaite d’un méchant la plus pathétique que l’on m’ait narré. 

- Juste après, Clark remercie Bruce Wayne d'avoir sauvé la maison de sa mère, il lui demande comment il a réussi à la récupérer. Bruce Wayne indique qu'il a racheté la banque.  

- Heuu.. Ce n'était pas plus simple de racheter la maison ? Je vous explique : lorsqu'une banque saisit une maison, c'est pour la vendre et récupérer l'argent non remboursé.  

- Je le sais bien, mais Bruce Wayne indique que c'est un tic chez lui.  

-A ce rythme, sa fortune va fondre comme neige au soleil.  

-Pas grave, être riche C'est un super-pouvoir. Comme Tony Stark, vous pouvez dépenser des sommes folles sans générer de revenus mais en étant toujours aussi riche.  

- Du coup, c'est magique ?  

- Ou stupide, au choix.  

- Au moins, nous sommes arrivés à la fin.  

- Ce n’est pas la fin. Il y a une scène post-générique.  

- Non ! 

- Si ! 

- Non !  

- Mais Si !  

- Comment c’est arrivé ?  

- Après les deus ex Iron Man, c’était inévitable. Superman et Flash font se prépare à faire la course, et ils reparlent du brunch.  

- Ils sont donc persuadés que la blague est drôle.  

- Je le crains. » 

Le Policier finit de rédiger la déposition. Je la signe, nous nous serrons la main puis il me dit :  

« Je vais faire mon possible pour que ce genre de choses ne se reproduisent plus, mais j’ai peu d’espoir.  

- Dans ce malheur, nous aurons peut-être l’occasion de nous revoir monsieur… 

- Agent, appelez-moi Agent.

- Merci et à la prochaine Monsieur L’… heu Agent, à la prochaine Agent. »